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Pourquoi suis-je devenue anti flic ?

Avant fin 2018, je n’avais pas d’opinion particulière sur ce qu’est un policier.

Comme la plupart des gens, j’avais sûrement une vision un peu ambivalente du policier. Une personne qu’on n’a pas envie de voir lorsqu’on est au volant de sa voiture, mais aussi une personne rassurante qui me tendrait la main en cas d’agression, de vol...

Je n’avais jamais eu à faire à un policier. Pas d’excès de vitesse, pas de contrôle d’alcoolémie, aucun problème de voisinage. Rien.

Pour moi, le policier était comme le pompier : une personne digne de confiance dont le métier est de me protéger et de venir à mon secours. Je regardais passer une voiture de police avec le même respect qu’un camion de pompier.

Je savais que le policier devait faire face à des situations compliquées mais je lui faisais confiance pour savoir les gérer avec humanité et cohérence. Je me disais qu’un policier devant arrêter une personne agressive et récalcitrante la bousculerait peut-être un peu, mais que ce serait en adéquation avec l’animosité à laquelle il devait faire face.

En partant de la maison pour ma première manifestation de Gilets Jaunes, mon conjoint m’a dit : “Fais attention à la Police, hein !”. Je m’entends encore lui répondre en levant les sourcils : “Pourquoi ? C’est la police.” Il n’a jamais eu l’impolitesse de me dire : “Tu vois, je te l’avais bien dit” et je l’en remercie.

Je suis partie sereine à la Place de la Bourse (Bordeaux). Pourquoi en aurait-il été autrement ? J’allais manifester pour dénoncer les inégalités sociales en France, état démocratique, pays des droits de l’homme et du citoyen dont le devise est Liberté, Égalité, Fraternité. J’allais me joindre à mes concitoyens, qui, fatigués d’essayer de survivre, ne demandaient qu’à vivre décemment et dignement. Au nom de la fraternité et croyant encore à ma liberté d’expression, je partais donc rejoindre ceux qui demandaient plus d’égalité.

Et là, j’ai pris une claque, au sens figuré du terme ; ce qui est bien peu de chose quand on sait que certains ont été mutilés.

J’ai découvert avec effroi les bombes lacrymogènes, les grenades de désencerclement, les lanceurs de balles de défense (LBD), les boucliers, les matraques, la brigade anti-criminalité (BAC)…

Aux toutes premières manifestations, je n’étais pas à l’avant du cortège et je n’avais pas encore pris la mesure de la brutalité des policiers face à des manifestants en colère mais pacifiques. Puis, les images des premiers blessés et mutilés ont commencé à circuler. La peur est arrivée, avec elle la détermination.

Je me suis donc placée en tête de cortège. Non pas pour casser, juste pour être là, pour faire face.

A chaque détonation, j’espérais que ce n’était pas un LBD, j’espérais qu’une grenade ne me tomberait pas dessus. Les gens couraient, criaient, essayaient de respirer dans les gaz, d’autres appelaient des street-médics pour venir en aide à des GJ couverts de sang.

C’était une autre France. Une France en guerre contre elle-même. Une France qui attaque son peuple avec des armes pouvant mutiler. Une France où la seule loi qui règne est celle de la police.

Les policiers n’étaient pas là pour maintenir l’ordre mais pour écraser la contestation. Et tous les moyens étaient bons.

Les CRS ne cherchaient même plus à intimider. Ils provoquaient pour déclencher le mouvement qui pourrait justifier une intervention.

Alors, ils pouvaient se déchaîner. Bien caché sous sa cagoule et son casque, bien protégé par sa tenue et son bouclier, le CRS use de sa matraque sans vergogne.

En tenue de civil, l’agent de la BAC est plus discret et plus agile que les CRS. L’injure facile et le tutoiement de rigueur, ils exfiltraient certains manifestants du cortège. Manifestants qui revenaient souvent bien amochés.

Je n’ai d’ailleurs toujours pas compris ce que vient faire la Brigade Anti-Criminalité dans les manifestations. Les manifestants sont-ils donc des criminels ? La contestation est-elle criminelle ?

À Bordeaux, nous avons aussi la Brigade Anti-Violence Motorisée (BRAV-M). A deux sur une moto, un qui conduit, l’autre qui file des coups de matraque en passant. A moins qu’il ne donne un petit coup de guidon pour vous écraser contre une vitrine. Ce jour-là, j’ai vu mon pied se soulever dans l’idée de renverser la moto mais je ne suis pas allé au bout de mon geste. Ne pas leur donner le bâton pour se faire battre, ce serait trop de satisfaction pour eux.

On peut aussi parler des manifestants qui n’arrivaient jamais en manifestation. Mis en Garde À Vue (GAV) avant d’atteindre le cortège. Je crois que Poutine utilise ce stratagème pour minimiser les tentatives de contestation dans son pays.

Il ne faut pas non plus oublier les intimidations qu’ont subi les journalistes indépendants et les street-médics. Maltraités pour les uns, dépouillés de leurs équipements pour les autres.

Aujourd’hui, les journalistes indépendants sont parqués et même violentés. Il ne faudrait surtout pas qu’ils relatent la réalité du terrain, la seule vérité, c’est celle de TF1.

Mais une France qui ne respecte ni la liberté d’expression ni la liberté de la presse est une France qui se bafoue et qui sombre.

Voilà ce que j’ai découvert en manifestation : une police du chaos. Sur toute la France le bilan est lourd : une femme tuée, 23 éborgnés, 5 amputés et des milliers de blessés…

Puis j’ai commencé à prendre conscience que la violence policière est partout : contrôles au faciès, insultes raciales, tabassage de Michel (patron de Black Gold Studio), arrestation mortelle de David Chouviat… (j’en passe…)

Là où il y a des policiers, il y a de la violence. Il la traîne avec eux, tel un chien en laisse qu’ils pourraient lâcher à tout moment. Parfois, cette violence ne fait que montrer les crocs et aboyer mais elle est bien là, au bout de la laisse. Parfois, la bête enragée est lâchée et s’abat sur vous.

Oui oui, vous pouvez me dire : “Ils ne font que suivre les ordres”. Toutefois, un ordre est clair, son application peut être subjective.

Si on vous dit “Tirez au LBD”, c’est vous qui décidez de viser dans la tête, dans les jambes ou à côté.

Si on vous dit “Ne vous laissez pas faire”, c’est vous qui décidez d’employer la force de façon proportionnée (comme indiqué dans le code de déontologie de la police) ou de vous mettre à 4 pour tabasser un manifestant à terre

Si on vous dit "Embarquez ce type”, c’est vous qui choisissez de serrer le serflex de façon à ce qu’il fasse mal...

Si on vous dit “Arrêtez ce type”, c’est vous qui décidez de réaliser un plaquage ventral en y ajoutant une pression thoracique.

A Paris, les violences sur les manifestants et les journalistes sont encore bien présentes. Ils ont récupéré le préfet Lallement. Suite au départ de ce dernier, les choses se sont apaisées sur Bordeaux. Mais, les blessures, physiques comme morales, ne s’effaceront pas.

Je ne suis plus la même. Mon regard sur la France a changé, mon estime de la police s’est effondrée.

Aujourd’hui, l’état d’esprit avec lequel je me lève le samedi matin n’est en rien celui des autres jours de la semaine. Je sais que je vais partir en manifestation, que je pourrais être en contact de façon plus ou moins directe avec la police et donc être en danger. Malgré le calme apparent sur Bordeaux, je pars donc toujours du principe qu’il est possible que je me fasse frapper par un membre de la police (CRS, BAC, BRAV-M… pas de jaloux) ou que je finisse en GAV.

Un petit rituel s’impose donc :

Au revoir bagues, colliers, bracelets. Trop dangereux si je dois me faire chahuter un policier.

Changement d’habits, de chaussures et de sac : Tant pis si je me fais traîner par terre, je n’y tiens pas

Changement de téléphone : j’en prends un plus vieux, avec moins d’informations personnelles accessibles.

Ma fiche médicale est activée sur mon téléphone afin que mes camarades GJ puissent avoir accès aux informations nécessaires si besoin.

Pour les manifestations qui s’annoncent plus tendues, je contacte mes avocats en amont afin de m’assurer de la disponibilité d’un d’entre eux.

Je n’ai jamais insulté un policier ni même fait un doigt d’honneur. Ils sont descendus bien trop bas pour que je m’abaisse à ça. Pourtant, dès que je vois un policier, mon rythme cardiaque s’accélère et mes mâchoires se serrent. Pas de peur. Non. De colère.

Seule la présence du syndicat minoritaire Vigi me laisse penser qu’il y a encore des humains au sein de la police. Je vois en eux des policiers droits et honnêtes qui refusent la censure, s’interrogent et ouvrent le dialogue sur leur profession afin de la faire évoluer vers quelque chose de plus noble et respectable.

Mais ils dérangent (entre autres) les autres syndicats. Comment ne pas mépriser les policiers de ces syndicats qui défendent la police que nous connaissons actuellement, avec sa cruauté, ses bavures et son immoralité ?
Avec ou sans les GJ, je ne lâcherai rien.

Avec vos boucliers, vous avez brisé votre image

Avec vos coups, vous avez pulvérisé mon respect

Avec vos grenade, vous avez anéanti ma confiance

Avec votre dédain, vous avez encouragé mon engagement

Avec votre impunité, vous avez renforcé ma détermination

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